Cute effect : être moche peut-il augmenter vos chances de disparaître ?

[un billet de Sébastien Vannoorbeeck]

Quand on voit la tronche de certains animaux, on se dit que la nature est parfois cruelle. J’en vois déjà dans la salle qui se disent que moi, grand défenseur de la nature, je ne suis pas rancunier.

Blague à part, on va faire un peu d’anglais ensemble. As-tu déjà entendu parler du cute effect ? En français on dit « effet mignon ». Si je te parle des bébés pandas, des bébés phoques, du petit chaton du voisin, du koala, des manchots ou encore de l’orque du film « Sauvez Willy », ne sont-ils pas tous trooop meûgnons ? Si ? Bah tu viens d’être victime du cute effect, et c’est tout à fait normal. Enfin les vraies victimes dans toute cette histoire, ce sont les espèces moches, celles que l’on voit comme nuisibles ou – au final – ceux dont on s’en moque, peut-être parce qu’on trouve qu’ils ne sont pas assez mignons ou qu’elles ne nous ressemblent pas suffisamment ?

Konrad Lorenz est le premier à avoir étudié ce que provoquent les traits physiques juvéniles chez les adultes, c’était en 1949.
Quels sont ces traits ? En voici quelques exemples :

  • une petite taille corporelle ;
  • une tête large (comme chez le Koala);
  • des fossettes ;
  • de grands yeux.
  • À cela on peut rajouter des traits de caractères liés à la jeunesse tels que la fragilité, la curiosité, la gaieté, l’innocence et les comportements affectifs.

Et qu’est-ce que ça provoque chez nous ? À porter une attention particulière que ce soit en termes de protection ou de soins.

Similarité biologique : on préfère les singes aux crapauds

Mais ce n’est pas tout, il y a un facteur supplémentaire à celui de l’effet mignon. Chez notre espèce, il a été prouvé que nos attitudes sont influencées par le degré de similarité biologique ou comportementale entre une espèce donnée et nous-mêmes. Il existe une relation claire entre la similarité et la préférence, ce qui suggère que les humains sont prédisposés à aimer les espèces sur base de traits bio-comportementaux partagés. Un exemple (certes exagéré) : on va préférer mettre en œuvre un plan de sauvetage d’une espèce de singe que d’une espèce de crapaud quelconque car le singe a ceci en commun avec nous qu’il est un vertébré de la classe des mammifères, il allaite et procure des soins et protection à sa progéniture. Ce que n’est et ne font pas les crapauds.

photo d'un crapaud (pélobate brun)
Il nous sera d’autant plus facile de nous sensibiliser au sort d’une espèce en danger qu’elle est physiologiquement et comportementalement proche de nous. Notre capacité d’empathie pour le singe capucin (ci-dessous) est supérieure à celle que nous éprouvons pour le crapaud pélobate brun (ci-dessus).

photo d'un singe capucin à poitrine jaune

La recherche aussi préfère les animaux trop meugnons …

Ces deux facteurs font que les choix fait en termes de protection des espèces sont plus guidés par un anthropocentrisme que par la raison. Le public ayant plus d’intérêt pour les « beaux » animaux, il est plus facile pour les chercheurs d’obtenir des fonds de recherche pour étudier ces animaux-là plutôt que ceux qui sont considérés comme laids. Du coup, les espèces « moches » comme les chauve-souris et les rongeurs sont les moins étudiées. Une étude australienne révèle que les moches ont droit à 11% des études alors qu’elles représentent 45% des espèces.

La manière dont on étudie les animaux diffère également suivant qu’on les trouve mignons ou moches :  les chercheurs vont plutôt étudier les animaux « moches » d’un point de vue taxonomique (classification). On connaît donc très peu de chose sur le mode de vie de ces espèces, ce qui complique fortement les choses lorsqu’on veut les protéger de l’extinction. À titre d’exemple, 14 des 30 mammifères disparus en Australie depuis 1788 sont des rongeurs.
Au contraire, les espèces considérées comme belles, comme le kangourou et le koala, sont les plus étudiées et plus particulièrement leur physiologie et leur anatomie.
Les espèces considérées comme « nuisibles » (les espèces invasives) sont plus souvent étudiées pour leur rôle dans l’écosystème. Bien qu’elles ne représentent que 6% des espèces de mammifères en Australie, 12% des publications leur sont consacrées.

photo d'un vison d'Europe
Une animal « mignon » sera étudié en terme de comportement, de physiologie, etc. Le vison d’Europe : un champion de la mignonitude ! photo : By EfAston / Wikimedia Commons
photo d'un rat-taupe nu d'Ethiopie
Le rat-taupe nu, un archétype de l’animal « moche ». Les scientifiques vont plutôt s’intéresser au fait qu’il semble immunisé contre le cancer qu’à ses comportements maternels … photo : Roman Klementschitz / Wikimedia Commons

Alors que la 6e extinction de masse de l’histoire de la planète est en cours, il serait grand temps de revoir la manière de protéger la faune et la flore. Pourquoi pas en protégeant des espèces clés ? (Des quoi ? Des espèces clés. Ce sera l’objet d’un prochain article. #teasing)

Suite au prochain épisode 😉

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