Découverte – publication – diffusion grand public : une chaîne si facilement corrompue

 [par Nicolas Lambiotte]

La semaine dernière, un de mes collègues m’interpellait de la manière suivante : savais-tu que l’on avait retrouvé des populations dans le Pacifique qui possèdent les gènes d’une espèce d’hominidés inconnue ?

Alors en vrac, voici les divers sentiments par lesquels je suis passé : « Ah ! Ca alors ! » – « J’ai bien envie de m’intéresser au sujet, pour en savoir plus ! » – « Mais où a-t-il eu cette info ? » – « Est-ce une source valable ? » ; « Mais comment juger une source valable ? » ; « Et puis est-ce que les preuves trouvées permettent une véritable certitude ? »

Bref, ni une ni deux, je googlise les mots clés, et me voici devant une ribambelle d’articles parlant du sujet. Je commence ma lecture.

populations_of_first_wave_of_migrations_in_southern_asia_and_oceania

Premier constat, la plupart des articles sont les mêmes, à quelques détails près… Ce qui suggère que je suis face à un phénomène très courant sur le web : le copier-coller idiot et/ou sa variante pernicieuse, le copier-coller-déformer, qui donne une vague impression que l’auteur a fait des recherches supplémentaires (alors qu’il a simplement reformulé l’article original).

Deuxième constat, les déformations significatives : en comparant deux articles, dont l’un (en français, publié le 17/11/2016) est de toute évidence inspiré de l’autre (en anglais, publié le 25/10/2016), on se rend compte que la « traduction » introduit un biais sémantique énorme :

  • « Pacific Islanders appear to be carrying the DNA of an unknown human species »
  • « Les habitants de Papouasie possèdent de l’ADN d’une espèce d’hominidés inconnue »

Alors, bon, « appear to be carrying », ça veut quand même bien dire « semblent porter »… De là à transformer ça en « possèdent », il y a quand même une sacrée différence.

On peut comprendre que la course au sensationnalisme puisse pousser des auteurs peu scrupuleux à grossir le trait, mais les conséquences de ce genre de bêtises sont désastreuses. Je vais caricaturer à mon tour la chaîne des conséquences telle que je la vois :

  1. Un vrai scientifique écrit un article, dans lequel quelque chose de neuf apparaît (on va y revenir, parce que là, déjà, on a un biais qui peut se glisser) ;
  2. l’info, parce qu’elle est jugée parlante pour le grand public, est relayée par des diffuseurs de vulgarisation ;
  3. elle est graduellement déformée à force d’être reprise (vous savez, comme dans le jeu du « téléphone arabe »…) ;
  4. elle est même parfois reprise dans la presse grand public (TV, presse écrite, etc.) ;
  5. elle est répétée par des quidam ;
  6. et là, on a plusieurs type de conséquences encore :
    Un savoir, au mieux déformé, au pire complètement faux, devient communément partagé et considéré comme vrai ;
    Les personnes plus critiques, après avoir gratté et découvert le pot-aux-roses, commencent à douter des informations « scientifiques ».

Résultat : les gens finissent par douter de tout, même des évidences bien documentées…

Maintenant, revenons à ce qui se trouve au départ de la chaÎne : la découverte scientifique.

Là, dès le départ, on peut voir apparître un biais originel qui n’est vraiment pas négligeable, puisqu’il est symptomatique de la manière dont on prend des libertés avec le sérieux qui devrait présider à la recherche scientifique. Là, encore une fois on peut voir se distinguer plusieurs cas de figure, en voici quelques-uns qui induisent ce fameux biais « a priori » :

  1. Les chercheurs, tout émoustillés qu’ils sont par des résultats qui suggèrent une vraie découverte ont tendance à s’emballer ;
  2. Le fait de devoir produire des résultats étant bien souvent une condition pour trouver des fonds de recherche, on peut être tenté d’en exagérer l’importance ;
  3. Il existe toujours des personnes qui veulent passer à la postérité, et qui, dès qu’ils le peuvent, essayer de coller leur nom sur une découverte : on assiste d’ailleurs à une tendance de plus en plus forte à nommer les espèces du nom de leur découvreur plutôt que sur base de leurs caractéristiques.

Conclusion : merci à tous de conserver votre sens critique, sans pour autant verser dans le scepticisme primaire !

Exercice pratique ici : https://www.facebook.com/notes/sonde-rosetta-la-mission-en-temps-r%C3%A9el/des-signes-dune-vie-pass%C3%A9e-sur-mars-/1538440602849539?hc_ref=PAGES_TIMELINE

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