PSYCHOSOCIALE : 10 expériences qui ont marqué les esprits

PSYCHOSOCIALE
10 expériences qui ont marqué les esprits

Les sciences humaines sont souvent qualifiées de sciences molles tant on les oppose à ces sciences dures réputées exactes. Souvent, elles n’ont pas bonne presse auprès des matheux, ingénieurs, chimistes ou physiciens. Trop vagues, trop floues, pas assez de certitudes, pas assez de rigueur.
Pourtant, de la rigueur, il y en a aussi en sciences humaines. Et pas qu’un peu. Un  historien ou un archéologue, par exemple, en font preuve dans leur démarche critique vis-à-vis d’une source.

En psychosociale, la rigueur scientifique se traduit par des protocoles expérimentaux : les mécanismes sociaux sont mis en lumière par des expériences. Ces expériences sont décrites par un protocole expérimental qui permet de reproduire l’expérience pour en valider les résultats, de jouer sur des variables pour voir ce qui est déterminant, etc.

Dans les pages qui suivent, nous nous sommes penchés sur quelques expériences particulièrement marquantes de ces 60 dernières années.

Elles mettent en lumière des mécanismes sociaux fort peu flatteurs mais qui expliquent comment, par exemple, n’importe qui peut devenir bourreau ou comment nous sommes prêts à suivre un dictateur.

Bonne lecture !

Jean-Marc 

Un dossier réalisé avec la complicité d’Astrid, Laura, Francois et Sébastien
[Article extrait de « Ébullisciences », le bimestriel des Jeunesses scientifiques, nr 340, décembre 2010-janvier 2011]


 CONFORMISME, SOUMISSION, TOTALITARISME :
NOUS SOMMES PLUS MOUTONS QUE NOUS AIMONS LE CROIRE !

[par François Piret]

« Moi, on ne me fera jamais ni marcher au pas, ni hurler avec les loups ! Je ne suis pas un mouton, quand j’ai une conviction, peu m’importe l’avis de la majorité ! Je suis un individu pensant librement, moi ! D’ailleurs, je ne comprends pas comment la majorité de la population d’un pays peut basculer dans le totalitarisme aussi facilement que ce fut le cas avec le IIIe Reich. »

Et pourtant … Asch nous démontra à quel point le conformisme fait partie de nos mécanismes sociaux.
Quant à l’expérience de Milgram, elle met en lumière à quel point nous sommes prêts à nous soumettre à une autorité, à nous dédouaner d’un acte que nous réprouvons s’il nous est ordonné par une figure d’autorité.

#1 – L’expérience de Ash

En 1951, le psychologue Solomon Asch publia les résultats d’une expérience sur le conformisme où il démontra que l’influence d’un groupe sur les opinions d’un individu faisant partie de ce groupe est quantifiable et réelle… C’est « l’expérience de ASCH ».

Le but de l’expérience est d’évaluer la résistance d’une opinion subissant la pression d’un groupe.

MODE OPÉRATOIRE

Mise en place de l’expérience : 

  • Il y a 7 personnes, toutes complices avec l’expérimentateur, et un sujet, qui est intégré dans le groupe sans qu’il se doute que les autres du groupe sont des complices de l’expérimentateur.
  • Le groupe est assis en ligne, face à l’expérimentateur, le sujet en 7e (et avant dernière) position.
  • L’expérimentateur présente l’expérience au groupe : il s’agit d’un test visuel. Il faut que les individus reconnaissent quelle est la grandeur d’une ligne de référence (à gauche) en la comparant à trois autres lignes, de différentes tailles, nommées A, B et C, tracées sur une feuille (à droite).
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  • Chaque individu, les complices comme le sujet, vont, l’un après l’autre et dans l’ordre qui leur est assigné, donner à haute voix la réponse à cette question : quelle ligne de droite a la même taille que celle de gauche ?
  • Avant l’expérience, l’expérimentateur demande aux complices de répondre tous correctement à la question les quelques premières fois. Puis, unanimement, de donner uniquement la même mauvaise réponse aux autres questions.

VARIANTES AVEC D’AUTRES SUJETS

Un des complices de l’expérimentateur, situé en 3e position, devra toujours donner la bonne réponse alors que pour le reste des complices, la consigne ne change pas (mentir). L’objectif est de savoir si le sujet se laissera autant influencer si un autre membre du groupe, s’exprimant avant lui, donne la réponse à laquelle il pense, même si les 6 autres en donnent une autre.

Une autre variante, enfin, est de demander au sujet d’écrire les réponses qu’il pense bonnes au lieu de les dire à haute voix, le reste du groupe (les complices) continuant à donner les fausses réponses à voix haute. Le but est alors de mesurer si l’influence du groupe est aussi forte quand on est protégé du regard de ce groupe : en effet, le groupe ne sait pas quelle réponse est donnée par le sujet, contrairement aux expériences précédentes.

RÉSULTATS

Si la majorité des sujets ne changeait pas d’avis, 37% d’entre eux se sont laissés influencer par le groupe et ont donné la même mauvaise réponse que le reste des participants, même quand cette mauvaise réponse était visuellement très évidente. Lorsqu’un des participants est complice du sujet et donne la bonne réponse, le taux de suivi du groupe tombe alors à 5%. Cela montre que la pression d’un groupe diminue très fort lorsque l’unanimité est brisée.

Il y a deux raisons identifiées pour lesquelles le sujet change d’avis : soit il  se convainc que le reste du groupe a raison et que lui a tort, soit il reste convaincu que son opinion est la bonne mais il a peur d’être vu comme quelqu’un d’« anormal » par le groupe ; c’est la conformité normative. Celle-ci est supprimée dans la variante où le sujet doit écrire ses réponses puisque le reste du groupe ne connaît pas ses réponses. Dans ce cas, le taux de suivi tombe à environ 12%.

L’expérience peut être visualisée ici (dailymotion).

#2 – L’expérience de Milgram

L’expérience de Stanley Milgram (1960) est l’une des plus célèbres de la psycho-sociale. Effrayante et interpellante à plus d’un titre, elle montre que le niveau d’obéissance à un ordre contraire à la morale de celui qui le reçoit est fort élevé…

L’objectif de l’expérience est d’évaluer le niveau d’obéissance à un ordre, même contraire à la morale de celui qui l’exécute.

MODE OPÉRATOIRE

11_experience_de_milgramLe dispositif de l’expérience implique trois personnes :

  • Un élève, qui va devoir apprendre des listes de mots par cœur. Celui-ci est attaché à une chaise électrique ; il recevra des décharges électriques à chaque fois qu’il se trompe.
  • Un professeur, qui est le sujet de l’expérience, qui doit faire apprendre les listes de mots à l’élève et lui infliger des décharges électriques lorsqu’il se trompe.
  • Un expérimentateur qui gère l’expérience et qui explique au professeur ce qu’il doit faire ; il représente l’autorité et en a l’apparence (blouse blanche, l’air sérieux et sûr de lui…).

En réalité, les décharges électriques sont fictives, l’élève est un comédien complice de l’expérimentateur.

Le professeur (S sur le schéma à gauche) et l’élève (A) sont placés dans des pièces différentes séparées par une fine cloison qui laisse passer les cris (simulés) de l’élève lorsqu’il reçoit les décharges électriques.

À chaque fois que l’élève se trompe, le professeur doit lui infliger une décharge d’intensité croissante : + 15 Volts à chaque fois, avec un maximum de 450 Volts.

Plus l’intensité des (fausses) décharges augmente, plus l’élève crie fort, hurle, supplie d’arrêter, dit qu’il veut sortir et arrêter l’expérience.

Le rôle de l’expérimentateur (E) est d’ordonner au sujet-professeur de continuer malgré les cris de l’élève et de le rassurer en lui disant qu’il ne sera pas tenu pour responsable des éventuelles conséquences sur l’élève.

RÉSULTATS

Lors des premières expériences (il y eut énormément de variantes par la suite), 62,5% des sujets allèrent jusqu’au bout de l’expérience, c’est-à-dire infligèrent trois fois 450 Volts à l’élève. En d’autres termes, 62,5% des sujets étaient prêts à tuer l’élève uniquement parce qu’on le leur ordonnait et qu’ils ne devraient pas répondre de leurs actes. La moyenne des chocs fut de 360 Volts.

Cette expérience fut longuement analysée et permit de réfléchir aux notions d’obéissance dans la société… à la lumière notamment des actes commis sous le régime nazi durant la deuxième guerre mondiale.

L’expérience de Milgram a été reprise dans le film «I comme Icare» d’Henri Verneuil en 1979. L’extrait est visible ici (YouTube).

#3 – La Troisième Vague

En 1967, Ron Jones, professeur d’Histoire dans un lycée de Californie, n’arrive pas à faire comprendre à ses élèves comment les citoyens allemands avaient pu laisser le parti nazi procéder à l’extermination de populations entières sans réagir.

Il décide alors d’organiser une mise en situation : il fonde au sein de l’école un mouvement appelé «la Troisième Vague», dont l’idéologie vantait les mérites de la discipline et de l’esprit de corps et qui visait à la destruction de la démocratie, considérée comme un mauvais régime en raison de l’accent qu’elle place sur l’individu plutôt que sur la communauté. (d’après Wikipédia)

Après une semaine seulement, Ron Jones met fin à l’expérience.
Les résultats sont effrayants :

  • un climat de peur s’est installé ;
  • l’école vit au rythme des délations, des menaces ;
  • une «police secrète» s’est même mise en place sans que Ron Jones ne l’ait initiée.

Le dernier jour, au terme d’une mise en scène, Ron Jones debriefera les lycéens en  leur expliquant comment il les a manipulés et comment ils se sont laissés manipuler.

Le malaise sera tel que les élèves nieront ensuite avoir participé au mouvement, comme les citoyens allemands avaient nié avoir connaissance de l’extermination des Juifs, Tziganes, homosexuels et opposants politiques.

Plus d’infos sur : fr.wikipedia.org/wiki/La_Troisième_Vague


ESBROUFFE, IMPOSTURES, CANULARS :
L’HABIT FAIT LE MOINE !

[par Sébastien Schlim]

« Moi, on ne me fera jamais prendre des vessies pour des lanternes ! Faut quand même être c… pour croire tout ce qu’on nous dit sans prendre un peu de distance, sans faire preuve d’un minimum de sens critique ! »

C’est sans doute ce que nous nous disons tous devant les discours des leaders populistes, des gourous, des marchands de tapis. Nous aimons nous percevoir comme indépendant d’esprit, critique, animé de ce qu’il faut de scepticisme pour ne pas nous laisser berner par le premier venu.

Quelques expériences, décrites ci-dessous, démontrent pourtant à quel point la forme ou les circonstances d’un discours ou d’une affirmation peut nous influencer quant à l’évaluation de son contenu, à quel point le non-verbal peut être de la poudre aux yeux !

#4 – Horoscopes, tests de personnalité : l’effet Barnum

« Vous avez besoin d’être aimé et admiré, et pourtant vous êtes critique avec vous-même. Vous avez certes des points faibles dans votre personnalité, mais vous savez généralement les compenser. Vous avez un potentiel considérable que vous n’avez pas encore utilisé à votre avantage. À l’extérieur vous êtes discipliné et vous savez vous contrôler, mais à l’intérieur vous tendez à être préoccupé et pas très sûr de vous-même. Parfois vous vous demandez sérieusement si vous avez pris la bonne décision ou fait ce qu’il fallait. Vous préférez une certaine dose de changement et de variété, et devenez insatisfait si on vous entoure de restrictions et de limitations. Vous vous flattez d’être un esprit indépendant ; et vous n’acceptez l’opinion d’autrui que dûment démontrée. Vous avez trouvé qu’il était maladroit de se révéler trop facilement aux autres. Par moment vous êtes très extraverti, bavard et sociable, tandis qu’à d’autres moments vous êtes introverti, circonspect, et réservé. Certaines de vos aspirations tendent à être assez irréalistes’ ».

Ce texte te parle ? Tu as l’impression que ce profil te correspond ? Pas étonnant, tu es sous l’emprise de l’effet Barnum !

C’est le psychologue Bertram Forer en 1948 qui, le premier, mit en place une expérience pour démontrer l’effet Barnum.

Il fit passer à ses élèves un test de personnalité. Ensuite, il jeta à la poubelle les résultats et donna une semaine plus tard un texte identique à chaque élève (celui-là même que tu viens de lire ci-dessus). Il leur expliqua qu’il s’agissait là du résultat de l’analyse de leur test de personnalité. Il demanda à chaque élève d’évaluer la pertinence du résultat. Les élèves devaient attribuer chacun une note de 0 à 5 (5 signifiant que l’évaluation était excellente). Forer fut impressionné par les résultats. En effet, la moyenne était de 4,2 !

Cette expérience a été répliquée de nombreuses fois avec toujours autant de succès.

Il semble que nous aimions particulièrement la flatterie et les discours qui nous valorisent. Fais le test chez toi, pose la question suivante à une de tes connaissances : ‘’Je trouve que tu as un grand sens de la justice, n’est-ce pas ?’’ Tu verras que la réponse sera presque toujours positive ! N’hésite pas à répéter l’opération pour valider ton expérience.

Le danger dans l’effet Barnum, c’est que nous risquons de trouver pertinentes et d’accepter toutes déclarations hasardeuses voire fausses sur nous-mêmes tant que nous les trouvons suffisamment positives. Une fausse description de notre personnalité peut nous paraître précise alors qu’elle est vague et qu’elle peut s’adapter à de nombreuses personnes. Voilà pourquoi autant de personnes sont convaincues par la pertinence et la justesse d’un thème astral ou d’autres déclarations de diseurs de bonne aventure ! Maintenant, te voilà prévenu !

#5 – L’Effet «Dr Fox» : même les scientifiques sont abusés !

Les cours, c’est comme les profs, il y a ceux qu’on aime et ceux qu’on n’aime pas ! Mais comment se passerait le cours que tu aimes le moins, donné par le prof que tu apprécies le plus ! C’est sûr que le cours serait du coup… moins barbant ! Il s’agit là de « l’effet Dr Fox ».

Dans les années 70, des chercheurs ont mis en place une expérience pour démontrer cet effet. Ils ont invité des spécialistes (psychologues, psychiatres, médecins,…) à participer à une conférence

L’effet Dr Fox : une apparence convaincante et un langage non-verbal séduisant sont plus convaincants que les mots…

intitulée « La théorie mathématique des jeux et son application à la formation des médecins » donnée par le Docteur Myron L. Fox. Cette conférence fut suivie d’une séance de questions-réponses. À la fin, un questionnaire fut donné aux participants afin d’évaluer la qualité de la conférence.

L’expérience fut reconduite trois fois avec un total de 55 personnes participantes. Toutes les personnes présentes ont évalué positivement la conférence. Mais où est le piège me diras-tu ? J’y arrive.

Effectivement, le fameux Docteur Fox, ne l’était pas… docteur. Il s’agissait d’un acteur qui avait appris son texte par cœur. Texte qui était bourré de non-sens, d’absurdités et de jargons en tous genres. Les consignes de cet acteur étaient de déclamer son texte avec conviction et de manière chaleureuse et agréable. Il devait également répondre aux questions sur le ton de l’humour et de la convivialité. Tous les spécialistes sont tombés dans le piège et aucun d’entre eux n’a relevé la moindre erreur dans son discours !

L’effet du Dr Fox consiste donc à démontrer que les élèves n’évaluent pas nécessairement l’intérêt et la pertinence d’un cours sur son contenu mais plutôt sur le jugement qu’ils ont de leur professeur ! Parfois, l’habit fait donc bien le moine !

Dans la même veine, le physicien Alan Sokal a fait publier en 1996 dans un magazine scientifique très sérieux une étude bidon remplie, elle aussi, d’absurdités et de non-sens. Elle fut néanmoins publiée. Sokal expliqua par la suite que les éditeurs avaient été abusés par le fait que l’article flattait leurs préconceptions idéologiques. Comme quoi, parfois, en plus de l’habit qui fait le moine, s’il te flatte avec un beau sourire et un beau discours, il peut te faire gober n’importe quoi !

#6 – Rosenham : le diagnostic psychiatrique mis en doute … vous n’en reviendrez pas !

L’expérience de Rosenham ou comment mettre en évidence les a priori des médecins psychiatres

L’expérience de Rosenhan ou comment se faire interner en deux leçons !

Le psychologue clinicien David Rosenhan a mené une expérience au nez et à la barbe de ses propres confrères. L’expérience consistait à faire interner des personnes saines d’esprit et puis d’arriver à les faire sortir de l’asile après révision de leur dossier.

Huit personnes se sont donc présentées un beau matin dans huit hôpitaux psychiatriques en disant qu’ils entendaient des voix (I see dead people ! Ah non, c’est autre chose ça). Les symptômes fictifs annoncés par chacun étaient les mêmes pour tous : ils devaient raconter avoir entendu des voix indistinctes, disant des mots comme ‘’vide’’, ‘’creux’’ et ‘’bruit sourd’’. À part ces symptômes, tout ce qu’ils disaient de leur vie devait être conforme à la réalité. Le diagnostic fut sans appel : sept furent diagnostiqués schizophrène et un fut considéré comme atteint de psychose maniaco-dépressive.

La seconde consigne de ces pseudo-patients était qu’une fois à l’intérieur, ils devaient se comporter normalement et demander leur libération dès le deuxième jour en disant que les voix avaient disparues. C’est là qu’être cobaye pour une expérience scientifique n’est pas toujours une très bonne idée. Effectivement, certains ont bien été libéré rapidement (après 7 jours) mais d’autres furent enfermés pendant plus de 50 jours ! Le véritable nœud du problème, c’est que même après leur libération, les médecins parlèrent de rémission et n’évoquèrent jamais le fait qu’ils n’avaient peut-être jamais été atteints de maladie mentale. Les seules personnes ayant émis des soupçons sur les diagnostics des psychiatres furent… d’autres patients ! Un tiers des ‘’fous’’ internés ont eu des doutes sur la maladie mentale des pseudo-patients.

Inutile de te dire que cette expérience fit grand bruit dans le milieu. À tel point qu’un peu plus tard David Rosenhan voulu faire une contre expérience. Il avait prévenu tout le personnel d’un grand hôpital psychiatrique que, sur les prochains mois, il allait envoyer de faux patients, des imposteurs. C’était au personnel d’arriver à les distinguer des ‘’vrais’’ patients. Sur presque deux cents patients, une bonne quarantaine a été diagnostiquée comme des imposteurs. Ce qu’ils apprirent par après, c’est que Rosenhan n’avait envoyé aucun faux patient…

Rosenhan ne critique pas le fait de ne pas avoir détecté les pseudo-patients ni de les avoir internés. Mais il affirme que sur une période prolongée d’observation, les psychiatres n’ont à aucun moment remis leurs diagnostics en doute. Il dit que si une hypothèse de schizophrénie peut être maintenue malgré une observation prolongée de la santé mentale apparente du patient, alors le diagnostic lui-même est essentiellement dénué de sens.

Si tu ne sais où dormir ce soir, tu sais ce qu’il te reste à faire !


UN TORTIONNAIRE DORT EN CHACUN DE NOUS …

[par Laura Matthys]

«Moi, je ne pourrais jamais être un bourreau. La violence me révolte ! Je ne comprends pas que des gens, du jour au lendemain, deviennent les pires salauds de la terre.»

Irak, Rwanda, ex-Yougoslavie, Sud-Soudan … Notre histoire récente est pourtant pleine d’exemple de gens qui tout d’un coup se sont réveillés génocidaires, bourreaux, ultra-violents.

Et la violence, l’expérience de Bandura nous montre à quel point les enfants, simplement par mimétisme, l’adoptent facilement. Quant aux comportements sadiques, l’expérience de Stanford démontre qu’il suffit de nous donner un rôle, une fonction, pour que la plupart d’entre nous les adoptent.

#7 – L’expérience de la poupée Bobo

Confrontés à la violence des adultes, les enfant l'imitent.
Confrontés à la violence des adultes, les enfant l’imitent.

En 1961, un psychologue, Albert Bandura, réalise une expérience psychosociale sur l’apprentissage et l’agressivité. L’expérience consistait à exposer des enfants à des scènes dans lesquelles des adultes se comportaient de manière violente envers une poupée afin de voir si les enfants imiteraient ces comportements.

L’expérience a été réalisée sur des enfants de 3 à 6 ans (filles et garçons). Un premier groupe d’enfants était soumis au scénario du modèle agressif, un second au scénario du modèle non-agressif. Dans chacun des deux groupes, la moitié des enfants étaient soumis à l’influence d’un adulte du même sexe qu’eux et l’autre moitié, à l’influence d’un adulte du sexe opposé.

Chaque enfant des deux groupes est amené dans une première salle de jeux avec un adulte. L’enfant est assis dans un coin avec certains jeux et l’adulte dans un autre coin où se trouvent des jouets dont un maillet et une poupée Bobo.

Scénario agressif

L’adulte joue d’abord avec des petits jouets, puis, après un certain temps, il attaque la poupée Bobo en la frappant à plusieurs reprises.

Scénario non-agressif

L’adulte ne fait que jouer avec les petits jouets en ignorant totalement la poupée Bobo.

Au bout de 10 minutes, l’enfant est emmené dans une autre salle de jeux contenant des jouets agressifs et des jouets non-agressifs ainsi qu’une poupée Bobo et un maillet. Chaque enfant est laissé seul dans la salle et est observé à son insu. Les observateurs notent le comportement de l’enfant, plus particulièrement les comportements jugés agressifs.

Résultats

  • L’équipe de recherche a trouvé que les enfants soumis au modèle agressif posaient plus de gestes agressifs physiques que les autres.
  • L’expérience montre que les garçons posent trois fois plus de gestes agressifs que les filles.
  • Les résultats montrent également que les enfants sont plus influençables par un adulte du même sexe qu’eux.
  • Les chercheurs ont également montré que les enfants, garçons ou filles, exposés à l’adulte agressif ont davantage tendance à poser des agressions verbales que les autres.

Cette expérience de la poupée Bobo a eu de fortes répercussions dans le domaine de la psychologie scientifique bien qu’elle fut quelque peu critiquée pour certains de ses aspects méthodologiques et éthiques. Cette expérience a donné suite à de nombreuses études à propos de l’influence des jeux vidéo violents sur les enfants.

Albert Bandura raconte l’expérience ici (YouTube).

#8 – L’expérience de Stanford

14_stanfordL’expérience de Stanford est une étude qui a été menée par un certain Philip Zimbardo en 1971 sur les effets de la situation carcérale. Cette expérience est basée sur l’hypothèse selon laquelle les gardiens de prison et les prisonniers adoptent spontanément un comportement menant à une dégradation des conditions dans les prisons.

Des étudiants ont été désignés pour jouer aléatoirement des rôles de gardiens ou de prisonniers. Chaque participant savait que l’attribution des rôles n’était que le simple fruit du hasard et non pas de prédispositions psychologiques ou physiques.

Tous les participants ont été envoyés dans une fausse prison qui se situait dans un sous-sol de l’Université de Stanford. Les gardes ont reçu une matraque en bois et un uniforme et ils étaient censés rentrer chez eux lorsqu’ils avaient fini leur service, contrairement aux prisonniers.

Résultats

Les prisonniers et les gardes se sont rapidement adaptés aux rôles qu’on leur avait attribués à un tel point qu’ils ont dépassé les limites de ce qui avait été prévu ce qui a conduit à des situations réellement dangereuses et psychologiquement néfastes. Un tiers des gardiens a fait preuve de comportements sadiques et de nombreux prisonniers ont été traumatisés émotionnellement. Le contrôle de l’expérience a rapidement été perdu et elle fut arrêtée plus tôt que prévu.

On associe souvent cette expérience à des faits observé en 2004 à Abu Ghraib en Irak. Cette année-là, la diffusion de photographies montrant des détenus irakiens humiliés par des militaires américains déclenche un gros scandale. De nombreux liens entre l’expérience de la prison de Stanford et les abus d’Abu Ghraib ont été constatés.

The Experiment est un film réalisé par Paul Scheuring, le film original étant un film allemand du nom de L’Expérience (Das Experiment), sorti en 2010. Il s’inspire librement de l’expérience de Stanford.


 

CETTE INTOLÉRABLE INDIFFÉRENCE …

[par Laura Matthys]

«Dans le journal de ce matin, il y avait encore une fois une histoire de sdf agressé dans le métro. Plein de monde autour mais personne pour réagir. Je ne comprends décidément pas l’indifférence du monde dans lequel on vit !»

Alors que l’altruisme nous semble naturel, les deux expériences décrites ci-dessous nous montrent qu’en société nous fonctionnons suivant d’autres critères : plus nous sommes nombreux à être témoins d’une urgence, moins nous ressentons la nécessité d’intervenir. De même, indépendamment de notre personnalité ou de nos convictions, ce sont des contraintes extérieures (ai-je le temps d’intervenir) qui dictent notre conduite …

#9 – L’expérience du Bon Samaritain

En 1973, John Darley et Daniel Batson réalisent une expérience auprès d’étudiants sur la parabole du bon samaritain.

Déroulement

Les étudiants ont suivi des conférences et ont ensuite été prévenus qu’ils auraient à enregistrer une émission de radio sur différents sujets choisis au hasard. La plupart des thèmes traitaient de l’altruisme et notamment de la parabole du bon samaritain, ainsi que d’autres sujets divers. Les expérimentateurs ont réparti les sujets aléatoirement en trois groupes. Chaque groupe avait un rendez-vous pour enregistrer l’émission à des moments différents. Le premier groupe disposait de tout le temps nécessaire pour se rendre au rendez-vous, le deuxième groupe disposait juste du temps pour se rendre jusqu’au studio et le troisième groupe était déjà en retard pour l’enregistrement.

Les expérimentateurs ont ensuite fait intervenir un comédien qui simule un malaise sur le chemin vers le lieu où doivent se tenir l’émission. Les réactions des individus face à la personne en détresse ont été observées. On retrouve donc ici la parabole du bon samaritain, nom donné à l’expérience.

Résultats

Dans le groupe des étudiants en avance sur l’heure, 63% ont porté secours à la personne en détresse. Parmi ceux qui étaient tout juste à l’heure, 45% ont pris le temps d’aider la personne. Et chez ceux qui étaient en retard, on ne trouve que 10% d’étudiants « bons samaritains ».

La moralité et la religion n’ont apporté aucune nuance statistique concernant l’aide à autrui. Ce qui a joué sur les résultats était le temps que l’on donnait aux personnes pour rejoindre le lieu de la conférence.

Dans cette expérience, il apparaît donc que la nature de l’homme entre moins en compte que la situation (ici la pression temporelle) pour expliquer les réactions face à une personne en danger.

#10- L’effet du témoin (syndrome de Kitty Genovese)

Une nuit de mars 1964 vers 3h du matin, une jeune femme, Kitty Genovese, est poignardée au bas de son immeuble à New York. Elle hurle et appelle à l’aide à plusieurs reprises mais personne n’appelle la police. La police n’est appelée qu’une heure plus tard, trouvant le corps de la femme poignardée de nombreux coups de couteau.

Cette histoire a choqué l’Amérique et donne son nom (syndrome Kitty Genovese) à ce qu’on appelle également « l’effet du témoin ». Il s’agit d’un phénomène de dissolution de la responsabilité au sein d’un groupe lors d’une situation d’urgence.

Expérience

En 1968, John Darley et Bibb Latané ont réalisé des expériences démontrant pour la première fois l’effet du témoin. Une des expériences consiste à placer un individu seul dans une pièce en lui disant qu’il peut communiquer avec une autre personne par le moyen d’un interphone. Cette personne complice de l’expérience fait soudain semblant d’avoir une crise d’épilepsie. L’expérience a ensuite été réalisée avec davantage d’individus présents dans la discussion via l’interphone lorsque la personne simule le malaise.

Résultats

L’étude a révélé que plus le nombre d’individus participant à la discussion est important, plus la durée pendant laquelle le sujet attend avant d’avertir l’examinateur augmente. Dans certains cas, le sujet n’a jamais prévenu l’examinateur pendant toute la durée de l’expérience.

Explication

Lorsqu’un seul témoin est présent dans une situation d’urgence, il porte la responsabilité de devoir l’assumer, mais si d’autres sont présents, la responsabilité se diffuse.  Les individus supposent tous que quelqu’un d’autre va intervenir et donc chacun individuellement se retient d’agir. Cela peut aller jusqu’à une modification de la perception des individus afin de croire qu’en réalité, il n’y a aucune urgence.

Peut-on lutter contre l’effet témoin ?

Une victime peut lutter contre l’effet du témoin en désignant une personne précise pour l’aider plutôt que d’appeler à l’aide les gens aux alentours. Cela place toute la responsabilité sur cette personne, au lieu de lui permettre de se diffuser.


CATÉGORISATIONS, STÉRÉOTYPES ET IDÉES PRÉCONÇUES :
NOUS SOMMES CONDITIONNÉS PAR NOS A PRIORI

[par Astrid van Reijsen]

#11 – L’expérience de Rosenthal et l’effet Pygmalion

Au milieu du XXe siècle, le psychologue américain Robert Rosenthal est convaincu que le fait de catégoriser quelqu’un provoque une certaine attente quant au comportement de cet individu. Il pense alors que l’individu pourrait bien se conformer à ce qu’on attend de lui par rapport au stéréotype dont il est l’objet.

Il se demande alors dans quelle mesure l’expérimentateur n’influe pas sur l’objet de son expérience et ne détermine pas lui-même les résultats qu’il observe.

D’abord les rats

En 1950, Rosenthal prend 12 rats qu’il sépare aléatoirement en deux groupes (A et B). Il demande à deux groupes d’étudiants en psychologie de faire passer aux rats des tests dans un labyrinthe. Au premier groupe d’étudiants, il confie les rats du groupe A en disant qu’ils ont été sélectionnés parce qu’ils sont de bonne lignée et intelligents (soi-disant). Le deuxième groupe d’étudiants reçoit les rats du groupe B et il leur dit que ces rats sont de mauvaise lignée et qu’ils auront du mal à apprendre.

Les résultats confirment très largement les prédictions fantaisistes effectuées par Rosenthal : certains rats du groupe B ne démarrent même pas l’exploration du labyrinthe.

Après analyse, il s’avère que les étudiants se sont comportés différemment avec leur groupe de rats : les étudiants qui croyaient leurs rats plus «performants» leur ont manifesté davantage de sympathie, de chaleur, d’amitié.

Ensuite les mômes

Une attente positive (fondée ou non) vis-à-vis d’un élève influence favorablement ses résultats. L’inverse est, malheureusement, aussi vrai : un a priori négatif sera généralement confirmé.

En 1964, Rosenthal transfère cette expérience en milieu scolaire défavorisé. Il tente de savoir si le préjugé d’un enseignant sur les capacités d’un élève influence les résultats scolaires de ce dernier.

Il fait passer des tests d’intelligence à tous les enfants et les sépare ensuite. Il avertit alors les enseignants qu’il va séparer les élèves qui ont de bonnes dispositions et ceux qui en ont moins. En réalité, le classement des élèves a été fait au hasard. Le but est de vérifier si « les enfants dont le maître attend davantage feront effectivement des progrès plus grands ». C’est ce qu’on appelle l’effet Pygmalion.

L’hypothèse sera confirmée : lors d’un nouveau test, passé un an plus tard, les enfants dont on avait dit qu’ils avaient de bonnes aptitudes ont obtenu de meilleurs résultats au test de QI. Pourtant, rappelons-le, le classement avait été fait au hasard !

Conclusion pour Rosenthal : l’effet Pygmalion est bien réel. Si un maître « croit » en ses élèves, ils auront de meilleurs résultats que s’il les juge faibles au départ : l’attitude de l’enseignant vis-à-vis des uns et des autres sera différente.

Au cours de la décennie qui a suivi les expériences de Rosenthal, plus de 345 expériences furent réalisées sur cet effet et les résultats confirment que l’attente d’une personne vis-à-vis du comportement d’une autre, peut conduire à sa propre confirmation.

Cependant, 20% des expériences menées ne retrouvent pas cet effet et entretiennent la controverse.

Des critiques

Le livre de Rosenthal (suite à ses expériences dans l’école) a été vivement critiqué et des spécialistes comme Carlier (en France) ont montré que les données statistiques n’étaient pas fiables. Les reproductions de l’expérience par des chercheurs suspicieux ont donné des résultats nettement moins spectaculaires. D’après une récente synthèse d’études, les attentes des maîtres ont bien un effet sur les performances des élèves, mais un effet très modeste.

Enfin, des critiques observent que les expériences de Rosenthal n’ont jamais fait l’objet d’une publication scientifique et sont donc difficilement contrôlables. Pour Carlier, qui a critiqué les conclusions de cette étude, le succès de ces thèses traduit un autre effet Pygmalion : « l’effet d’attente chez les chercheurs et les enseignants qui pourraient expliquer le succès fulgurant de cette théorie ».

Pour en savoir plus et sources :

LEXIQUE :

  • Stéréotype : Croyance partagée portant sur les caractéristiques de personnes appartenant à un groupe.
  • Catégorisation : Processus par lequel on perçoit les personnes comme appartenant à des groupes ou à des catégories plutôt qu’en tant qu’individus.
  • Pygmalion, roi de Chypre, sculpta une statue si belle qu’il en tomba amoureux. Aphrodite, la déesse de l’amour, touchée par sa passion, changea la statue en femme – et il l’épousa. Telle est la légende. La tradition, elle, y voit une métaphore du pouvoir de l’amour : parce que Pygmalion voyait en sa statue une femme désirable, elle l’est devenue.