Science et technique, un peu d’histoire

Science et technique, un peu d’histoire

[par Nicolas Lambiotte]

 

« Science » et « technique » sont des concepts, des pratiques, des mots à la relation paradoxale. Si aujourd’hui on parle volontiers des sciences et techniques, l’association entre les deux est loin d’être évidente, si l’on envisage la chose dans une perspective historique.

Il est honnête, avant de rentrer dans une explication historique, de rappeler que ce que l’on désigne aujourd’hui par un mot, n’est pas toujours le même concept que ce que l’on désignait hier par le même vocable… et qu’un même concept, à travers le temps, a pu être appelé par des noms différents. Méfions-nous donc des amalgames.
Cependant, si les concepts et les mots se mélangent, changent et s’entrecroisent, il n’est pas moins intéressant de comprendre l’évolution des notions à travers le temps. Nous allons envisager celle-ci selon une perspective européenne.

La technique, dans la Grèce antique, c’est la « technè ». Contrairement à ce que l’on entend par « technique » au 21e siècle, cette notion n’est aucunement associée aux sciences : elle est associée à la pratique de l’artisan. Elle désigne l’art de fabriquer, de construire des choses matérielles.
Ce qui se rapproche le plus d’un scientifique à l’époque, c’est le philosophe. En effet, en dehors des très nombreuses différences de doctrines, un élément fondamental de la pensée philosophique de l’époque est la recherche d’un savoir vrai ou plutôt d’un vraie science, fondée « a priori » (que le lecteur nous pardonne l’anachronisme kantien du terme). Dans ce cadre, le terme qui s’impose petit à petit pour désigner la « science » est « logos ». On le retrouve d’ailleurs en français à la racine de nombreuses appellations de disciplines scientifiques (biologie, anthropologie, entomologie, etc.). La distinction est alors absolue entre les deux domaines : la science est théorique ou plutôt théorétique ; la technique est une pratique d’artisan ayant pour but de réaliser des objets dans le monde sensible. On n’imagine pas, alors, que la science ait la moindre chose à voir avec la réalité sensible. Difficile de s’imaginer cela de nos jours…

Toujours est-il que cette distinction a perduré très longtemps. Elle ne commence à se fissurer qu’à la Renaissance.
Pendant l’ensemble du Moyen-Âge, d’ailleurs, contrairement à ce que l’on pense souvent, de très nombreuses évolutions et découvertes technologiques ont lieu. Mais pas vraiment d’avancée scientifique. La science, en effet, reste philosophie. Et la philosophie, en Europe du moins, est presque exclusivement tournée vers la théologie. L’absence de langage scientifique dans de nombreux domaine peut être vu comme un symptôme de cet état de fait. L’alchimie représente un bel exemple de cette situation. On sait aujourd’hui que les réalisations techniques de l’alchimie furent, par moment, absolument surprenantes (notamment en ce qui concerne le raffinage de certains composés chimiques), mais on garde d’elle une image qui est tout sauf scientifique, en grande partie à cause du charabia ésotérique qui servait à en décrire les manipulations et découvertes.

Ce qui change fondamentalement à la Renaissance, c’est non seulement le profil des scientifiques, mais aussi les domaines d’investigation des sciences, leurs buts mais aussi leur fondement. Bref, c’est une véritable révolution culturelle. Galilée, que l’on connait aujourd’hui en particulier comme une sorte de père fondateur de la physique moderne s’est aussi imposé à l’époque comme un technicien (par son travail sur la lunette astronomique, notamment). Les sciences s’étendent petit à petit en dehors de la sphère purement théorique, et s’émancipent graduellement de la théologie.
De plus, et c’est assez nouveau,

  • les sciences se veulent désormais prédictives et s’ancrent dans la réalité sensible ;
  • elles se basent de plus en plus sur l’expérience, qui devient une preuve de la validité des théories et
  • par extension, elles permettent d’agir sur la réalité (cette volonté d’action étant, elle-même, une forme d’expérience).

Alors que l’enjeu de la science, jusque-là, était de fonder la compréhension sur une vérité que l’esprit humain va produire ou entrevoir, les scientifiques se basent, désormais, de plus en plus, sur des hypothèses, des axiomes et des théories qui n’ont, par définition, plus cette exigence de vérité absolue.

 

Les sciences et les techniques sont, depuis, restées inextricablement liées, même si la spécialisation, puis l’hyperspécialisation ont fait leur œuvre. Ce ne sont pas forcément les mêmes personnes qui s’occupent de l’une ou de l’autre : on distingue sciences théoriques et sciences appliquées. On fait aussi la différence entre les scientifiques, les ingénieurs ou les techniciens. Bref, si les sciences et les techniques se sont rapprochées, elles ne se sont jamais confondues. Même si l’on envisage plus vraiment l’une comme complètement indépendante de l’autre.